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Un extrait du roman "Le Trou dans le Zéro" un passage que j'appelle le rêve ou le monde d'Hélèna, un roman de Michael kennedy Josef un auteur Néozélandais...

Le vent. Pendant toute la nuit un vent à l'haleine sèche et brûlante, venant de la plaine, ne cessa de souffler avec furie, et courbée, elle lutta contre lui. Autour d'elle, dans de brefs éclairs de lumière, elle voyait les autres se tordre en agitant convulsivement leurs membres torturés, tandis que le vent faisait entendre sa plainte déchirante. Au début ce vent charriait toutes sortes de débris, de la poussière, du gravier, des feuilles, des branches, mais maintenant tout ce qui pouvait être emporté l'avait été et il ne restait plus que des formes dépouillées, la terre nue et le hurlement du vent. Au-delà de cette clameur, elle percevait les souf­frances de ces corps malmenés, non d'une façon verbale ou imagée, mais comme un sentiment partagé d'endurance et de panique.Il s'y ajoutait quelque chose d'infiniment douloureux. I.'ancêtre, celui qui leur avait donné naissance à tous, se dressait au sommet de la colline, dénudé, desséché, mais toujours altier. Comme tous les autres, Héléna ressentait au plus profond d'elle-même les derniers soubresauts du dé­sespoir et de la résignation d'une âme primitive et elle éprouva un véritable déchirement, lorsque dans un sinistre craquement le corps immense et puissant vacilla puis s'abat­tit sur le sol. Le vent mourut avec la nuit, et dans l'aube fraîche, elle vit les autres dendroïdes, enracinés à flanc de colline, tous comme elle en plein désarroi, dépouillés de leurs feuil­les et de leurs bourgeons, secs comme amadou. Il n'aurait pas de jeunes pousses, cette saison, et sur la crête, sa der­nière lueur consciente s'étant éteinte, gisait le tronc de l’ancêtre fendu du haut en bas et pitoyablement creux.

Dans un sifflement de vapeur, une locomotive surgit sur la colline. La chaudière à bois n'avait pas été alimentée depuis des jours, et un obscur instinct l'avait poussée vers les dendroïdes abattus. Elle s'approcha à petite allure du  tronc tombé à terre, toute haletante d'excitation, puis se présenta par le travers, tendit vers la noble épave son bras articulé en forme de pelle. Le peuple des dendroïdes soupira, frissonna. Le bras ramena pelletées après pelletées le  petit bois qu'il déversa dans le foyer qui l'ingéra. Après une pause qui lui permit de refaire sa vapeur, la locomotive verte siffla joyeusement et d'autres coups de sifflets lui  répondirent. Trois autres de ces locomotives-créatures surgirent sur la colline, deux d'entre elles munies, comme la première, de simples chaudières à bois, mais la troisième, une locomotive à traction, équipée d'une scie mécanique. Elle se  plaça à côté du tronc mutilé tandis que les deux autres  attendaient, pleines d'espoir, leurs pelles abaissées. Le soleil projetait ses rayons sur la cabine de chacune des machines, sur le délicat réseau de la conduite automatique, les fins rouages pivotant sur eux-mêmes, les pistons miniature lâchant de petits jets de vapeur. La scie mécanique s'activa, débitant le vieux corps, et haletant et sifflant joyeusement» les trois locomotives commencèrent de s'alimenter. Les dendroïdes oscillaient, tremblaient, à la fois honteux et heureux de voir la scie et les pelles s'acharner sur le tronc désacralisé de l'ancêtre, et non sur les leurs. Mais la peur les étreignait, car ils savaient que là où certaines avaient trouvé leur nourriture, d'autres viendraient qui se montreraient moins scrupuleuses. Tous ses sens alertés, Héléna tourna péniblement son attention vers la plaine. Un troupeau de petites locomotives à tender surgirent du fond du ravin où un filet d’eau coulait encore. Maculées de boue, elles avancèrent à tra­vers la plaine, et se mirent à brouter, arrachant d'énormes, mottes d'herbes et ingérant la tourbe ainsi mise à nu. Elles haletaient, gloussaient; haut dans le ciel une troupe ailée passa en criant sous le soleil impitoyable. Une acre fumée monta dans l'air brûlant. D'obscures réminiscences auxquelles elle participait éveillèrent les images d'une époque verte où les dendroïdes et d'autres et plus humbles éléments régnaient sur la  Terre, se répandaient lentement, ère après ère; leur pacifique communauté dormant pendant les longs hivers puis s'éveillant  à une vie nouvelle et à une solennelle et constante communion. Puis, mais ce n'était plus là qu'un souvenir' fugitif et imprécis, quelque chose s'était mis à vivre parmi eux, quelque chose qui se déplaçait librement sur le sol. Puis vinrent les autres, haletant, cahotant, brûleur de charbon, brûleurs de bois, grands déprédateurs emplissant les futaies de fumée et de bruit, écrasant, sacrifiant l'herbe, Le peuple des dendroïdes, rabougri, affaibli, ne forma plus, comme celle-ci, que des communautés clairsemées et agonisantes. Mais tous caressaient le rêve, qui les soutenait au cours des durs hivers, qu'un jour la chose qui se déplaçait  librement sur le sol reviendrait, et que les machines disparaîtraient à jamais. Soudain, une des locomotives brouteuses lança un signal d'alarme. Les autres se retournèrent apeurées. Du fond de la plaine s'éleva un sifflement suraigu, terrifiant, triom­phant, gagnant sans cesse en force et en puissance. Et c'est alors que surgit d'un nuage de poussière un de ces grands déprédateurs, actionnant ses pistons, son oeil unique projetant une lumière aveuglante, et mêlant aux coups de sifflets pressants et déchirants le grelottement ininterrompu d’une cloche. Les petites locomotives à tender s'éparpillèrent, prise de panique, tandis que celles qui s'alimentaient de bois se serraient les unes contre les autres parmi les copeaux et la sciure du corps démembré de l'ancêtre. Le monstre fonça droit sur la plus vieille et la plus grande  des locomotives qui cahota et se débattit vainement, grinçant de tous ses membres, cherchant à s'enfoncer  vainement dans les fourrés. Le déprédateur la projeta rudement contre le tronc d'un des dendroïdes, sa redoutable mâchoire d'acier rouvrit béante, étincelante et dans un effroyable bruit de métallique mastication, le corps brisé de la locomotive se vida de  son combustible et de son eau. Sans même reprendre son souffle, le tueur se précipita sur une autre victime.

Dans l'esprit d'Héléna s'éleva un long et silencieux cri d’alarme. L'air s'emplit d'une odeur inconnue, et du flanc crevé de la première locomotive qui gisait au pied d'un haut dendroïde, s'élevèrent de fines volutes de fumée. Déjà, ça et là  dans le bois desséché, s'allumaient de petits brasiers. Puis une haute flamme jaillit et lécha les branches dénu­dées. Un coup de vent la transforma en une torche crépitante. Une chaleur intense s'en dégageait et dans l'esprit d’Héléna  le cri se fit plus aigu, plus torturant. Le vent s’enfla  fouettant les troncs, et le feu embrasa la futaie toute entière, comme si le vent lui-même s'était transformé en un rideau de flammes. Les locomotives s'entrechoquaient démentiellement  sous une pluie de branches incandescentes,  l'express, ayant fait son plein, hurla dans le lointain. Et elle ne put que participer à la douleur et au désespoir de tous tandis que les troncs s'abattaient en un gigantesques brasier, sous lequel une locomotive, prise au piège, sifflait lugubrement.

 
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