Chapitre 25 les bijoux de l’antiquaire

Chapitre 25 les bijoux de l’antiquaire

Aujourd’hui, vendredi treize novembre, j’ai eu de la chance j’ai gagné un peu plus de 25 000 FF. Au loto, je compte bien aller les dépenser dans le vieux Paris où il y a des antiquaires qui habitent passage de la main d’or ou la rue des cinq diamants

Ce sont en général des rues situées dans le marais ou des endroits protégés du vieux Paris. Moi, je connais un vieil antiquaire dont le nom sur la façade est « Les bijoux du passé » et elle est située dans un endroit que j’aimerais garder secret

Cet homme est un vieil original d’un âge incertain, je le suppose âgé entre 65 et 75 ans, des cheveux poivre et sel sous un chapeau de feutre, de belles bacchantes fournies et Blanches, et toujours quand il me parle cet air malicieux de celui qui sait la valeur des choses, toutes celles que je pense qu’elles sont intéressantes

Bref un professionnel de la brocante, plus qu’un véritable antiquaire des classiques familles bourgeoises fauchées. Il y a parfois des antiquaires qui possèdent des bijoux d’un sous qui me sont alors très précieux. Ce sont des souvenirs d’autrefois, mais ce ne sont aussi que des bibelots que vous pouvez soupeser et manipuler

– cela ne vaut pas un pet de nonne ! Me dit Charles Duchesne, mon brocanteur qui se dit antiquaire de père en fils…

La boutique est un fatras invraisemblable de petits objets et d’armoires et de buffets d’un style que l’on aimerait d’un louis quelconque mais qui ne sont en fait que des armoires et meubles d’usages venus des époques relativement récentes de nos belles provinces françaises

Je reconnais un meuble d’origine normande, des lits clos bretons. C’est rustique mais c’est loin d’être pratique dans nos sociétés d’espaces restreints, je me vois mal avec ces meubles dans mon tout petit logement

Puis il y a tous ces petits objets, bibelots de deux ou trois sous dont toutes origines sont incertaines. Mon regard est attiré par un objet des plus bizarres. Je pose la question à mon marchand

– et ceci ! Qu’est-ce que c’est ?

Je lui montre l’objet, une espèce d’ocarina long, tout en bronze, avec des clés comme celles des guitares, une couleur brun-olive et qui pèse au moins cinq bons kilos

Cet objet me paraît dense, totalement inutile, mais il me plaît et en effet je ne comprends pas son utilité et je lui pose donc la question, alors il me regarde avec cet air mystérieux que tous les mystificateurs ont et il me répond :

– c’est en effet un objet curieux, personnellement moi, je l’appelle le schmilblick. Je crois pouvoir vous dire que c’est un instrument de musique, les clés que vous voyez servent à l’accorder comme les pistons de la trompette et vous avez raison, c’est un objet rare, si vous le voulez vraiment, je suis prêt à sacrifier mes intérêts, pour que vous puissiez l’avoir avec vous !

 S’il n’y avait cette petite lueur d’amusement dans l’œil, je serais prêt à le croire, mais j’ai la certitude qu’il y a anguille sous roche et décidé à en savoir plus, je lui pose la question

– monsieur Charles soyez sérieux ! J’ai la nette impression que cette chose n’est pas ce que vous me dites et j’aimerais en savoir plus

– monsieur ! Je vous dis que c’est un instrument de musique

Il porte sa bouche au bout de cet étrange chose et il souffle, il en sort un son étrange, entre un sifflet de sirène et le son d’un hautbois

– vous voyez ! Cette chose est telle que ce que je vous le dis

– soit ! Je crois ce que vous me dites, mais comment en joue-t-on ?

– je ne sais pas moi monsieur ! Je ne suis pas musicien mais antiquaire et si vous le voulez, je vous le laisse à 300 francs !

– je vous ferais remarquer que si vous vous êtes antiquaire, moi non plus je ne suis pas musicien et que votre objet est bizarre, soit ! Mais vous ne savez pas en jouer, néanmoins c’est un bel objet et au poids du bronze je l’estime à 300 francs. Je ne pense pas que ceci vaille plus cher alors je vous l’achète à 100 francs

– monsieur vous voulez rire ! Un objet qui est peut-être précolombien, cela vaut au minimum 500 francs et encore je pense que le service des antiquités du musée de l’homme me l’achèterait le double ! Donc je maintiens mes 300 francs

– oui peut-être ! Mais cela peut-être autre chose votre objet ! Vous-même, vous ne savez pas ce que c’est ! Je suppose que cela devait être un objet utilitaire des années ! Cela ne vaut rien je vous dis et moi je maintiens mes 100 francs !

– vous avez sans doute raison mais vous reconnaissez vous-même que c’est un bel objet, je vous le laisse à 300 francs

– je suis preneur à 100 francs !

Les yeux de l’antiquaire toujours brillants semblent me dire que c’est le juste prix ! Mais toujours à essayer de marchander, il me relance :

– 200 francs !

Toujours sûr qu’il baissera, je lui réponds :

– 150 francs !

Et là son sourire s’épanouit, là je suis sûr qu’il m’a eu et s’il me dit

– 150 francs d’accord !

C’est qu’il veut s’en débarrasser. Je sors donc mes 150 francs pour acquit du schmilblick et je regarde encore parmi les objets qui sont dans le magasin. Des formes épanouies de vénus de banlieues, des angelots en plâtre. Je crois reconnaître un vase style gale. Je m’approche et je lui demande

– combien pour ce petit vase ?

– je vous le fais à 10 000 francs car c’est un Galé !

Toujours prêt à faire une affaire, après tout j’ai gagné 25 000 Francs au loto, et donc je peux aussi me faire ce plaisir d’avoir un authentique vase Galé. Ceci vous classe devant une personne et les amis à qui je ne manquerais pas de le montrer, en seront jaloux, en plus c’est à peu près la somme que j’ai gagné avec la chance que j’ai eue donc je lui dis :

– OK ! Topez là !

Je sors mon carnet de chèques pour cette assurance qu’est-ce vase toujours en regardant parmi les objets je remarque une montre à gousset. Je me dis : j’ai fait une affaire avec ce vase et je peux donc me permettre quelques extra

 – ceci est une montre à mouvement suisse de bonne qualité, fabrication années trente, je vous la laisse à 200 francs ! Je pense que vous connaissez l’argus des montres suisses !

Là ! Pas question de discuter et je prends et en plus elle est belle, elle tient bien dans ma main et elle est patinée par le temps, mais elle fait encore un bel effet, je sors donc un autre chèque et je paye

L’antiquaire me dit

– voulez-vous que j’emballe le tout ?

Il a l’air satisfait de ses ventes, son chiffre d’affaires est assez élevé pour qu’il ait un grand sourire et il verse dans la sollicitude épanouie. Je lui réponds :

– oui ! Comme vous le voudrez !

Et je sors du magasin avec mes trois emplettes, toujours curieux sur la valeur de mes emplettes je me dis, il faut que je montre ce que j’ai acheté à quelqu’un qui s’y connaisse

Je pense à mon ami Jacques Lasserre, un ami sculpteur qui n’habite pas loin. Je décroche donc mon portable et je lui demande si je peux faire un saut chez lui pour lui montrer mes achats. Jacques curieux de mes goûts me dit :

– oui ! Et il me dit qu’il m’attend chez lui dans une demi-heure

 Je regarde le schmilblick et je me pose la question. Pourquoi ai-je acheté ce truc-là ? C’est une forme qui me plaît, mais qu’est-ce donc que cette chose ? Je remonte dans ma voiture, après avoir fait un bon kilomètre pour la rejoindre. Je conduis dans la circulation

Pour passer le temps, je décide de mettre F.I.P. D’où qu’elles viennent les nouvelles sont mauvaises ! Break ! Bulletin météo. Circulation. Musique classique. Puis communiqués sur les expositions : l’exposition Brancusi se prolongera encore quelques jours, puis au retour du printemps le musée de Paris aura la joie d’exposer les arts de la verrerie et entre autres le verrier Galé

La voix continue à gazouiller sur les ennuis de circulations sur la voie rive gauche et je suis fort surpris, n’aurais-je pas eu l’intuition de Brancusi ?

Cette petite chose est peut-être plus précieuse que mon vase Galé, j’y réfléchis, car je vais voir mon ami Jacques Lasserre. Il connaît bien le monde des œuvres d’art. Je fais donc ce petit détour jusque chez mon ami Jacques je me dirige vers chez lui. Je me gare en un quart d’heure et en dix minutes je suis à sa porte

– bonjour mon vieux me dit Jacques ! Cela fait un bout de temps que je ne t’aie pas vu ! D’après ce que tu m’as dit avec ton portable, tu penses avoir fait un achat intéressant montre-moi !

Je sors de mon sac les trois objets que j’ai achetés et son regard s’arrête médusé sur le schmilblick

– alors qu’est-ce que c’est ? J’ai l’impression que l’antiquaire, qui me l’a vendu ça, voulait s’en débarrasser. Il m’a tout d’abord dit que c’était précolombien, une sorte d’ocarina, mais il me l’a cédé à 150 francs. Je ne sais pas ce que c’est ! Je trouve la forme belle ! Qu’est-ce que tu en penses ?

– tu viens d’acheter une pièce d’une grande valeur, c’est un Brancusi dernière période ! C’est très bien coté dans les expositions et ventes, je peux te dire que tu as fait une bonne affaire !

Puis il prend le vase et il me dit :

– par contre, tu dois sans doute savoir que les contrefaçons des vases Galé sont très courantes, c’est bien imité en tout cas, combien as-tu payé ?

Je lui réponds que j’ai fait un chèque de 10 000 francs

 Il fait la moue et me dit :

– tu n’aurais pas dû acheter, les contrefaçons les plus communément admises valent dans les 3000 francs et encore ce ne sont que des imitations, tu t’es fait avoir pour cet objet et le troisième ! Une montre gousset. As-tu regardé le nom gravé dessus ? Simon Rosenthal !

Son premier propriétaire était sans doute un juif ! Des trois objets le poids de la plus grande signification historique, c’est bien la montre ! J’avais un oncle Simon qui est mort pendant la guerre ! Me permets-tu de garder cette montre ?

 Connaissant mon Jacques, je pense qu’il se moque de moi. Alors je lui dis :

Donnant ! Donnant ! Si tu peux me donner l’équivalent de cette montre, je te l’échange !

Et il défait sa grosse Rolex de son poignet et il me la tend. Voyant que Jacques à l’air sérieux. Je lui dis :

Si le temps, c’est de l’argent, le temps d’un souvenir, c’est bien éphémère !

Il sourit puis me dit :

– mon oncle Simon, c’était la crème des hommes ! Le temps s’il est éphémère peut aussi valoir son pesant d’or ! Puis il me parle de ses oncles morts pendant la guerre et il me dit que son oncle a sauvé sa mère plus d’une fois et que rien ne saurait remplacer cela mais que pour moi ces choses ne représentent rien !

– cher Jacques ! Hé bien ! Si ça te plaît cette montre cela me va pour l’échange ! C’est bizarre la valeur des choses, pour toi l’objet le plus précieux, c’est la montre, pour moi je croyais que c’était le vase et tu me dis que l’objet qui possède le plus de valeur intrinsèque, c’est le schmilblick !

Chacun voit ce qu’il veut voir dans l’objet de ses rêves. Je suis sûr d’une chose, c’est qu’en art la cote est plus qu’aléatoire ! Moi maintenant, je me laisserais guider par mes envies et si tu as trouvé ce plaisir dans cette montre, je pense que tout est au mieux !

Je te remercie de ta critique, je crois bien que je viens d’apprendre à être modeste en ce qui concerne l’art !

Jacques sourit, il me fait l’impression d’un chat qui aurait attrapé une souris et aurait envie de jouer avec. Son regard est fixe comme s’il était dans un monde inaccessible au commun des mortels

Bref il est dans son monde à lui et je sens que malgré moi je ne pourrais y pénétrer. Je me dis que lui et moi, si nous sommes amis, il est des choses qui appartiennent à chacun

Je me dis après tout j’ai eu son avis, que je n’ai plus rien à lui demander et que je vais m’en aller. Cela vaudrait peut-être mieux. Je lui dis :

– allez saluts ! Et merci !

Je suis à nouveau dans ma voiture, je me dirige vers le périphérique et je remets la radio. Bulletin, nous prévoyons un ralentissement, d’une demi-heure sur le périphérique intérieur de porte de Bagnolet jusqu’à la porte d’Italie

L’autoroute A6 est aussi bouchée et nous prévoyons trois quarts d’heure de bouchon, de la porte d’Italie jusqu’à Chilly-Mazarin !

Intérieurement je souris en me disant que la chose la plus précieuse, c’est bien le temps présent celui qui est passé avec ceux que l’on aime et que tout l’or du monde ne vaudra jamais un bon sourire d’un être que l’on aime ?

Les voitures avancent sur le périphérique à la queue leu-leu. Je songe aux mille bijoux de mon pseudo-antiquaire. Et je me dis que si chacun pouvait acheter ce qui est important pour lui comme cela. Peut-être de même alors tous ces bijoux rêvés sont-ils plus précieux que des diamants

Je sors ma pipe et je tire lentement ma blague à tabac, je la bourre tout en tenant mon volant et je me dis que c’est bien beau tout ça mais rien ne vaut une bonne pipe et lentement, je sors mon briquet et je l’allume

Il fait nuit et il pleut, j’en ai pour une heure à tirer sur ma pipe et à ronger l’os de mes songeries

Bruno Quinchez Morsang sur orge le 12 février 1997

 
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